Le Temps, 29.06.2016

le temps bisLe Genevois Régis sort son premier album, entre rock et chanson

Revenu de son passé punk, Régis chante en français des textes sombres évoquant la poésie romantique anglo-saxonne, dont il est un grand lecteur

Comme tout le monde, Régis est passé par plusieurs phases. Ado, il aimait imiter le «moonwalk» de Michael Jackson. Mais son premier gros coup de foudre musical, ce sera Nirvana. Dans la foulée, il découvrira le punk et la cold-wave, aura ses périodes Motörhead et Joy Division, avant de se mettre à écouter les artistes du mythique label Factory de Manchester, comme Durutti Column et Section 25.
S’il y a une chose que le Genevois déteste, ce sont les étiquettes vite collées. Prof de flûte traversière, sa mère l’emmenait aux concerts de ses élèves, souvent organisés dans des églises. Il se souvient avoir été intrigué par l’acoustique de ces lieux, par leur dimension sacrée. Il se rend encore régulièrement à l’opéra avec celle qui l’a initié à la musique classique, même si c’est au sein d’un groupe punk qu’il a donné ses premiers concerts. Il en garde d’ailleurs une propension à hurler lorsqu’il est sur scène, avoue-t-il en se qualifiant de «chanteur multiple». Car il lui arrive également de jouer au MC pour accompagner des musiciens électro.

Keats et Dickinson

A 31 ans, Régis publie son premier album officiel après un disque entièrement composé à l’ordinateur et qu’il avait distribué à ses amis. Il s’affiche sur une pochette noir et blanc qui évoque l’univers du New-Yorkais Alan Vega, une autre de ses références. L’album s’intitule simplement «Régis», et le chanteur éponyme s’y dévoile en crooner sombre, chantant le froid, la nuit, la solitude et la mélancolie – il aime la poésie de John Keats et Emily Dickinson, se définit volontiers comme romantique tendance XIXe siècle. Après des débuts en anglais, une langue qu’il dit ne pas maîtriser suffisamment pour pouvoir être à la hauteur de ses ambitions littéraires, le Genevois s’est mis au français. Sa voix grave et posée, qu’il module magnifiquement, donne beaucoup d’épaisseur aux compositions de son complice et ami Robin Girod, qui l’héberge sur son label, Cheptel Records.
Musicien et producteur, découvert avec Mama Rosin et aujourd’hui à la tête de Duck Duck Grey Duck, Robin Girod lui a offert une multitude de petites boucles de guitare à partir desquelles il a élaboré la dizaine de morceaux qui composent au final un album qui doit autant au rock qu’à la chanson ou au même au blues. Régis dit n’avoir jamais beaucoup écouté d’artistes français, mais les univers de Gainsbourg, Bashung ou Daniel Darc lui parlent. Ce qu’il aime, c’est s’amuser avec les mots, tout en n’hésitant pas à piocher des tournures de phrases ici ou là au gré de ses lectures. La notion de copyright ne le préoccupe guère, il ne voit d’ailleurs pas d’un mauvais œil que son disque soit copié si cela peut lui donner plus de visibilité. «Mais bon, ne pouvoir se payer un sandwich à la fin du mois, c’est ennuyeux…»

Besoin viscéral

La vie de bohème, Régis sait ce que c’est. Pendant une dizaine d’années, il a vécu dans différents squats genevois, avant de rejoindre un collectif installé dans des roulottes. Pour vivre, il effectue divers petits jobs, car il n’envisage pas la musique comme un métier. Ce qui l’anime, c’est avant tout un besoin viscéral de s’exprimer. Par attrait de la scène, il a suivi l’Ecole de théâtre Serge Martin, mais après une première expérience professionnelle il s’est rendu compte qu’il n’aimait pas être dirigé. De cette formation, il garde néanmoins une passion pour ce moment où il faut se «confronter aux gens, les choper dans les yeux». Comme son album nous chope dès la première écoute, tant par la finesse de ses textes que par la profondeur de ses arrangements. «Marche avec moi», chante-t-il en ouverture du premier titre de ce premier album. On le suit volontiers, et on espère aller loin…

Stéphane Gobbo