i-D.vice.com 16.09.2016

L’hiver s’incruste doucement et il n’y aura pas plus élégante façon de l’entamer que sur les notes sombres et douces de Régis. Auteur interprète genevois, la petite trentaine, Régis sortait au printemps dernier un premier album, peint en noir. L’écrin d’un récit qui raconte la nuit, la solitude et le désir sur une cold-wave maitrisée à la perfection. Régis a grandi sur des notes classiques avant de prêter allégeance au punk. Un arrangement hasardeux qui fait pourtant sens avec lui. L’un lui a cédé la grâce et l’autre toute sa puissance et son irrévérence. Rencontre.

Régis, punk sentimental

Régis, punk sentimental

J’ai lu un peu partout que tu as vogué un moment dans le punk, une patte que l’on retrouve en filigrane dans tes composition. C’était quand ta première rencontre avec ce genre ? Comment imprègne-t-il ta musique aujourd’hui ?
Le punk c’était la claque. C’était déjà fini depuis longtemps mais on retrouvait l’esprit dans le grunge ou dans NTM quand j’étais ado. La crête ça fait plutôt footballeur ces temps-ci, c’est les cailleras qui ont pris la relève et qui font peur maintenant. De mon côté, je trouve punk d’assumer une sorte de romantisme et de chanter en français, vu la violence de la vulgarité à laquelle on fait face. C’est un combat que l’on risque de perdre, mais combattre c’est déjà vaincre.
Toi, tu as été élevé à quel genre de musique ?
La musique classique et l’opéra gamin, après j’ai recouvert ma chambre d’ado de photos de Cobain, Exploited et de Béruriers Noirs. J’ai eu des phases Motörhead et Joy Division. Un peu de tout en fait, j’ai produit de la house avec des DJ et oeuvré en tant que MC dans des clubs, en France en Suisse, j’ai même fait une tournée dans les balkans.
Aujourd’hui tu écris et chantes en français. Tu y es venu comment à l’écriture ?
J’ai toujours écrit des textes en anglais, je n’avais vraiment aucune envie de chanter en français. C’est venu plus tard, après plusieurs ébauches de groupes et influencé par les gars du terroir, des groupes de rap in-conscients, comme l’Ecurie et Prosper Thon, aussi sur Cheptel Records. J’ai réécouté des vieux vinyles de chanson française qui traînaient chez moi, et je me suis dit que ça pourrait peut-être le faire sur de la musique à moi.
Pourtant tu mêles le français à des énergies très anglo-saxonnes. Comme toute journaliste je ne peux m’empêcher de vouloir te situer quelque part. J’aime bien te placer entre Léonard Cohen, Gainsbourg et Daniel Darc. Toi, tu vois les choses comment ?
Je pense qu’on ne peut pas se sentir mal entre Léo, Serge et Daniel, ça me plaît. En ce moment j’écoute des gens comme Geoff Barrow de Beak, Anika ou Andrew Weatherall côté anglo-saxon. Pour l’écriture, Manset, Temps des nuits, le Roi Angus, ChâteauGhetto.
Parles-moi des auteurs qui t’inspirent ?
Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter. Dixit Samuel. Une belle idée du romantisme. Pasolini, Borges, Bolano, Dickinson, Keats, Kundera… ça donne le vertige, l’impression de tomber ou de voler. Quoi de mieux ? J’aimerais que mes tracks fassent le même effet, du moins un truc qui s’en approche.
J’ai cru comprendre que tu mixais aussi. Comment parviens-tu à passer d’une ambiance sonore à l’autre ?
Je pense que les frontières sont faites pour les cons, qu’elles n’existent que dans leurs têtes, ça les rassure. L’infini, l’indéfini c’est bien plus beau.
Tu as trainé dans pas mal de squats. Elle ressemble à quoi la scène underground genevoise ?
La scène underground genevoise était l’une des plus riches d’Europe dans les années 90, malheureusement je n’en ai vu que le déclin. D’expulsion en fermeture de petits clubs, de caves et d’espaces collectivisés. On a lutté, on lutte encore. Ces cons de bourgeois ne comprennent pas la culture, elle leur fait peur. C’est comme la mort. Si tu arrêtes de flipper, tu l’imagines sublime.
C’est comment d’être artiste en Suisse aujourd’hui ?
L’enfer confortable. Je crois qu’il y a une souffrance de la jeunesse, otage des nantis, de leurs parents. Ce sont des problèmes de riches, ce n’est pas la Syrie, bien sûr. Ça me semble indécent de se plaindre de la situation même si je pense que le mal-être est là et très fort. Je ne connais pas d’endroit où l’on se défonce autant.
Parle-nous de ton album. Tu l’as sorti il y a quelque temps. Qui et que trouve-t-on dedans ?
On y trouve les mecs de Cheptel Records, on y trouve Régis, dans le creux d’une vague. On y trouve des amis, des traitres et le spleen doré de la cuvette genevoise.
Quels sont tes projets à venir ?
Je suis en résidence à Paris, je compose le prochain disque dans une direction électronico-dub. Je vais faire un featuring avec les ChâteauGhetto, un truc un peu dancehall. Je vais tourner un clip au Mexique entre-temps.
Si tu devais citer quelqu’un pour terminer cette interview, ce serait qui ?
Virginie Morillo qui a réalisé le clip de Marche et qui a fait énormément pour le projet, quelqu’un d’une beauté vertigineuse. Sous tous rapports.

Sources i-D